Nul ne peut imaginer sans l’avoir subi, la souffrance ressentie quand on est victime de ce harcèlement.
Je rappelle que nous vivons en Afrique, sous une fausse identité et qu'il est donc impossible de porter plainte sans risquer d’attirer l’attention sur nous.
Un matin, je reçois un appel au cours duquel je n’entends qu’une respiration.
Je pense qu’une personne malade cherche du secours. Je n’ose pas raccrocher, attendant qu’elle réussisse à s’identifier. Je n’imagine
pas un instant qu’il peut s’agir d’un appel malveillant.
La personne ayant raccroché, je retourne à mes occupations, soucieuse de n’avoir pu l’aider. Etait-ce une personne inconnue qui aurait
composé un numéro au hasard ou une personne familière ? Le téléphone sonne de nouveau. Deux fois de suite, le même scénario se déroule. Je commence à soupçonner une mauvaise
plaisanterie.
Au quatrième appel, je me fâche, disant que ce n’est pas drôle. Pour les appels suivants, je raccroche dès que j’entends la
respiration et finis par laisser le combiné posé sur la tablette du téléphone. Le jeu dure une bonne heure. Dès que je raccroche, ça recommence.
Le lendemain et les jours suivants, les appels continuent à divers moments de la journée. Bien entendu, je ne prononce pas un mot,
j’attends, espérant entendre un son qui me permette d’identifier l’appelant.
Après une quinzaine de jours, mon harceleur, probablement déçu du manque de réaction, commence à parler en transformant sa voix. Comme
dans les films, la voix est tantôt grave, tantôt aiguë, impossible de savoir si j’ai affaire à un homme ou à une femme.
La voix crache des obscénités contre moi et ma famille. Lorsqu’une autre personne que moi décroche, le harceleur ne fait pas son
numéro, l’action est donc dirigée contre moi.
Je soupçonne tout le monde. Nous ne parlons à personne de ce qui m’arrive, il ne faut pas que l’on sache à quel point ces appels me
perturbent.
En fait, je ne dors plus. Dès que la sonnerie du téléphone retentit je tremble de tout mon corps, j’ai peur et dès que j’ai raccroché,
je pleure pendant de longues minutes même si l’appel provenait d’une amie.
Je dois découvrir rapidement qui me joue ce vilain tour et pourquoi. Les insultes très crues peuvent s’adresser à n’importe qui, je
n’ai aucun indice qui me permette de progresser dans mes investigations.
Voyant que rien dans mon attitude ne change (je me donne beaucoup de mal pour cela) le harceleur passe aux menaces.
La voix dit que mes enfants vont être victimes d’un chauffard à la sortie de l’école, que ma villa va être incendiée et mes chiens
empoisonnés. Je ne réponds jamais, j’espère ainsi forcer la personne à se trahir.
Je note consciencieusement sur un carnet tout ce qui m’est dit ainsi que les heures d’appels.
Un soir de concours au Club hippique, je croise le regard d’une jeune femme rencontrée à diverses occasions et que je sais un peu
« dérangée ». Son regard est tellement insistant et chargé de haine qu’immédiatement je comprends que c’est elle qui me tourmente depuis presque deux mois.
Je me renseigne discrètement sur ses activités et son emploi du temps. Le timing correspond aux appels. Avec mes enfants, nous montons
un piège. Dès qu’elle sera en ligne, mon fils ira lui téléphoner de chez un voisin pour voir si la ligne est occupée. Pendant ce temps ma fille ira en vélo et sonnera à sa porte sous prétexte de
chercher une copine.
Le plan fonctionne parfaitement : pendant que je la retiens au téléphone en la suppliant de cesser, mon fils vérifie que sa ligne est
bien occupée et quand elle vient ouvrir la porte à ma fille, cela fait moins d’une minute qu’elle a raccroché d’avec moi…
Quand elle appelle, le lendemain, c’est mon compagnon qui décroche : il l’appelle par son prénom et menace de venir lui remettre
les idées en place si elle ose encore appeler.
Elle n’a pas dit un mot et elle n’a plus recommencé.
Voulant connaître la raison d’une telle haine, je raconte l’aventure à tout le monde en me gardant bien d’exprimer ma souffrance. Je
dis que cela m’a beaucoup amusée, que j’ai tout de suite compris que j’avais affaire à une folle…
Je n’ai pas attendre longtemps. Mon amie belge se souvient d’avoir entendu la jeune fille exprimer des menaces contre moi après avoir
surpris une conversation dont sa mère était le sujet.
Sa mère est une excentrique qui traite tout le monde de haut. Elle est la risée de la communauté européenne. Le malheur pour moi est
que sa fille m’ait entendue rire faire une plaisanterie que je reconnais de très mauvais goût. La pauvre femme avait perdu ses cheveux pour une cause inconnue et je me suis moquée de la perruque
ébouriffée qu’elle porte systématiquement de travers.
Le fait que mon châtiment soit mérité m’a fortement aidé à surmonter l’événement. Même si d’autres que moi auraient dû être punis
(tout le monde se moquait de cette femme), il n’en est pas moins vrai que j’avais bien mérité mon sort.
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